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| Transsibérien - François Fontaine - YellowKorner |
« Encore un arrêt dans une gare de banlieue… Pff… Si je n’avais pas mes souvenirs, j’aurais l’impression que c’est tout ce qui existe ! Dix sept ans que je suis sur les rails et on me condamne à ces petites maisonnettes étriquées ou pires, ces pseudos hangars néonisés qui déverse de la versaillaise et du clodoaldien par centaine dans mes wagons lassés !
Pourtant on voit bien que je suis un wagon chic. Heureusement, quand ils m’ont recasé ils n’ont pas pris la peine de me priver de mes couleurs. Ils ont bien enlevé le signe «1ère classe » qui ornait fièrement mon flanc, mais je suis restée verte et rouge, brillant parmi les TER frimeurs qui tentent de se refaire avec leurs stickers et leurs designers de seconde zone. La classe du wagon, on l’a ou on la loupe. Moi je l’ai. Tant pis pour les autres.
En parlant de louper, j’ai eu ma tournée aujourd’hui. Evidemment, quand on tourne à l’heure ça les flanque par terre à Cambray en Parisis et Nanterre préfecture. Du coup ils se marchent dessus, courent comme des ratons laveurs dans les escaliers et finissent par crisper leurs petits poings déçus en salissant les vitres de mes portes. Moi je les regarde du haut de mes rails ; toujours les mêmes… La tailleur jupe de la Défense qui se laisse marcher dessus en réunion, les survêtements de Trappes qui font peur à tout le monde même quand le wagon est tout vide, le chauve qui assume en rasant le reste et celui qui cache avec les cheveux autour, la poussette de l’heure de pointe…
Ils sont tous là, mon quotidien. Je les déteste et ils me détestent sans doute aussi. Ils me choisissent en dernier, quand les portes des wagons plus neufs sont trop lointaines et le temps trop court. Je les trouvent médiocres dans leurs petites vies et ils me trouvent sombre et glauques, moi qui sent le fuel et qui suis fait pour traverser de grandes plaines enneigées… ou au moins la drome…
La nuit tombe sur mes pensées maussades. C’est l’hiver. Il pleut. Je continue ma tournée.
Tiens, en voilà un qui ne ressemble pas aux autres. C’est un « Monsieur ». Pas un type, un mec, une tronche un « Bernard, prenez donc un autre café »… pas un « ouaich ouaich » ni une « Corinne, ah non Sandrine c’est vrai » ou une petite bêcheuse à cheveux mal coiffés. Il a une touche un peu gangster. Même sans Fedora et sans guêtres blanches. Il marche trop vite et je sens que c’est moi qu’il veut ; mieux, qu’il va m’attraper au marchepied ! Plus personne ne fait ça !
Il court maintenant pour être sûr de m’avoir moi !
J’aimerais ralentir, me tendre vers lui. J’ai l’impression que lui sera différent. Qu’il saura me redonner une jeunesse que je n’ai pas eu mais que j’aurais mérité : un jeu de poker illégal entre mon voisin et moi, un recel de whisky frelaté dans mes compartiments bagages… Je rêve qu’il m’offre une vie d’aventures.
Enfin il saute. Les lamentables locaux qui suivaient m’ont tous raté évidemment.
Tout de suite il s’affaire. Je sens ses mains baladeuses le long de mes parois. Il semble chercher quelque chose chez moi, un bagage ou un paquet qu’un autre y aurait déposé plus tôt. Quand il est à l’intérieur, je distingue mieux son physique, ses pensées, ses gestes.
Il va et vient de plus en plus fébrilement. Ah il m’en donne de l’excitation et de l’anticipation mon Capone des temps moderne. C’est pas les petites frappes de banlieues qui dépouillent un neuilléen qui me font frissonner ainsi !
Mais tout d’un coup je réalise.
Je me rend compte de l’imminence de ce qui m’arrive. Je suis le seul qui le sait maintenant qu’il a le paquet en main et je suis le seul qui ne peut pas tirer ma propre sonnette d’alarme !
A trop aimer les gangsters, j’ai fini comme une poule à maquereau des années trente. Un tas de ferrailles, deux lignes dans le journal. Notre amour était condamné. J’aurais mieux fait de tomber amoureux du 12.02h avec son jambon beurre et sa calvitie naissante mais on choisit pas. Celui-là je l’ai eu dans la peu jusqu’à ce qu’il me la fasse sauter !
EZ
Pourtant on voit bien que je suis un wagon chic. Heureusement, quand ils m’ont recasé ils n’ont pas pris la peine de me priver de mes couleurs. Ils ont bien enlevé le signe «1ère classe » qui ornait fièrement mon flanc, mais je suis restée verte et rouge, brillant parmi les TER frimeurs qui tentent de se refaire avec leurs stickers et leurs designers de seconde zone. La classe du wagon, on l’a ou on la loupe. Moi je l’ai. Tant pis pour les autres.
En parlant de louper, j’ai eu ma tournée aujourd’hui. Evidemment, quand on tourne à l’heure ça les flanque par terre à Cambray en Parisis et Nanterre préfecture. Du coup ils se marchent dessus, courent comme des ratons laveurs dans les escaliers et finissent par crisper leurs petits poings déçus en salissant les vitres de mes portes. Moi je les regarde du haut de mes rails ; toujours les mêmes… La tailleur jupe de la Défense qui se laisse marcher dessus en réunion, les survêtements de Trappes qui font peur à tout le monde même quand le wagon est tout vide, le chauve qui assume en rasant le reste et celui qui cache avec les cheveux autour, la poussette de l’heure de pointe…
Ils sont tous là, mon quotidien. Je les déteste et ils me détestent sans doute aussi. Ils me choisissent en dernier, quand les portes des wagons plus neufs sont trop lointaines et le temps trop court. Je les trouvent médiocres dans leurs petites vies et ils me trouvent sombre et glauques, moi qui sent le fuel et qui suis fait pour traverser de grandes plaines enneigées… ou au moins la drome…
La nuit tombe sur mes pensées maussades. C’est l’hiver. Il pleut. Je continue ma tournée.
Tiens, en voilà un qui ne ressemble pas aux autres. C’est un « Monsieur ». Pas un type, un mec, une tronche un « Bernard, prenez donc un autre café »… pas un « ouaich ouaich » ni une « Corinne, ah non Sandrine c’est vrai » ou une petite bêcheuse à cheveux mal coiffés. Il a une touche un peu gangster. Même sans Fedora et sans guêtres blanches. Il marche trop vite et je sens que c’est moi qu’il veut ; mieux, qu’il va m’attraper au marchepied ! Plus personne ne fait ça !
Il court maintenant pour être sûr de m’avoir moi !
J’aimerais ralentir, me tendre vers lui. J’ai l’impression que lui sera différent. Qu’il saura me redonner une jeunesse que je n’ai pas eu mais que j’aurais mérité : un jeu de poker illégal entre mon voisin et moi, un recel de whisky frelaté dans mes compartiments bagages… Je rêve qu’il m’offre une vie d’aventures.
Enfin il saute. Les lamentables locaux qui suivaient m’ont tous raté évidemment.
Tout de suite il s’affaire. Je sens ses mains baladeuses le long de mes parois. Il semble chercher quelque chose chez moi, un bagage ou un paquet qu’un autre y aurait déposé plus tôt. Quand il est à l’intérieur, je distingue mieux son physique, ses pensées, ses gestes.
Il va et vient de plus en plus fébrilement. Ah il m’en donne de l’excitation et de l’anticipation mon Capone des temps moderne. C’est pas les petites frappes de banlieues qui dépouillent un neuilléen qui me font frissonner ainsi !
Mais tout d’un coup je réalise.
Je me rend compte de l’imminence de ce qui m’arrive. Je suis le seul qui le sait maintenant qu’il a le paquet en main et je suis le seul qui ne peut pas tirer ma propre sonnette d’alarme !
A trop aimer les gangsters, j’ai fini comme une poule à maquereau des années trente. Un tas de ferrailles, deux lignes dans le journal. Notre amour était condamné. J’aurais mieux fait de tomber amoureux du 12.02h avec son jambon beurre et sa calvitie naissante mais on choisit pas. Celui-là je l’ai eu dans la peu jusqu’à ce qu’il me la fasse sauter !
EZ

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