mardi 18 octobre 2011

Des cadavres de roses jonchent le sol

Gregory Crewdson - Photo tirée de la série Beneath the Roses

Il appuie sur l’accélérateur.
Elle bat des cils et sent sa poitrine se gonfler.
Un bref instant, tout se transforme autour d’elle.
Le chaos s’invite dans la pièce. Le bruit lui vrille la tête. Le sol vibre sous ses pieds et un léger tremblement parcourt son corps.
Le rouge sombre des pétales dans ses mains vire à l’orange et des reflets verdâtres strient tout à coup la moquette.
Le silence revient. La voiture a disparu au fond de la rue.
Ses mains lui piquent.
Oui, elle a recommencé.

Depuis quelques temps, c’est devenu incontrôlable. Auparavant, elle poussait des cris dans la nuit, réveillant d’abord ses frères puis plus tard ses amants. Epouvantant quiconque dormait à proximité.
Mais maintenant elle ne crie plus elle agit. Du pain béni pour les psychanalystes, un casse tête pour les médecins du sommeil. Chaque soir l’angoisse pour elle.
Elle avait passé plusieurs nuits à la clinique, branché à des électrodes. « Vous avez une activité cérébrale très intense durant certaines phases du sommeil » tel avait été la conclusion de ces longues heures nocturnes où son cerveau avait été sous surveillance. La médecine cachait alors son impuissance derrière des batteries de tests qui ne menaient nulle part. Ils ne pouvaient pas l’aider.
Depuis qu’elle dormait seule, qu’elle s’était séparée de son dernier compagnon, les crises avaient empiré : personne n’était plus là pour l’arrêter quand quelque chose en elle décidait de passer l’aspirateur devant la porte d’entrée, de vider ses vêtements dans la poubelle ou encore de découper journaux et magasines en tous petits morceaux pour faire du feu. La peur l’avait pleinement gagnée la nuit où le bruit de sa propre voiture l’avait réveillé. Elle venait d’enclencher le contact, le pied enfoncé sur la pédale d’embrayage.

Elle ouvrit les mains et regarda les roses déchirées se répandre sur le sol. Dans la salle de bain, elle s’aspergea le visage et lava ses mains blessées avec du savon. A l’aide d’une pince à épiler, elle retira les épines.
Les somnifères s’étaient finalement révélés la seule option possible. Ils l’assommaient à un tel point que pendant plusieurs heures elle était incapable de bouger. C’était extrême mais efficace. Malheureusement son corps commençait à s’habituer et petit à petit elle avait du augmenter les doses.
Elle admira le parterre de fleur qui jonchait le sol. Une allée d’honneur en quelque sorte. Elle s’étonnait à chaque fois de la minutie avec laquelle cet avatar ensommeillé d’elle-même réalisait ses actes. Devait-elle faire disparaître ces traces de folie passagère maintenant et remettre de l’ordre ? Elle se décida pour attendre le jour.
Elle secoua le plaid où gisaient toujours quelques cadavres de fleurs et glissa ses jambes dans les draps de lin. Cette douceur l’apaisa. Elle attrapa un des flacons sur la table de nuit. Un dernier cachet lui permettrait de retrouver le sommeil. Elle se figea. Mais où avait-elle trouver toutes ses roses ? 
« Que faites vous ? » A l’autre bout de la pièce, une petite dame en chapeau et en manteau braquait un pistolet en argent sur elle. Très doucement, elle dirigea ses yeux vers le flacon de somnifère qu’elle tenait toujours dans la main. Mary Crawford. C’était une prescription pour Mary Crawford. La terreur s’empara d’elle à la pensée qu’elle n’était pas chez elle. 
JR

Le Pot aux Roses

Gregory Crewdson - Photo tirée de la série Beneath the Roses

Et maintenant il va falloir tout ranger, il y en a partout, c’est vraiment trop sale ! Toutes ces tiges et ces fleurs fanées, c’est pas possible ! Et puis j’en sais pas plus. J’comprends pas, j’ai tout retourné. Et puis Roger n’est toujours pas rentré. Ça fait trois jours.
Toutes ces fleurs, quel gâchis ! Je les ai toutes vérifiées, il n’y a pas de pots. Je ne suis pas plus avancée, je ne sais vraiment pas où a pu filer Roger. Il n’a pas de voyage d’affaires, il est plombier. Une visite impromptue à sa mère ? Elle est morte y a quatorze ans. S’il lui était arrivé quelque chose on m’aurait prévenue. En plus il est parti jeudi, comme tous les matins. Il n’a pas pris de vêtements de rechange. On est dimanche, il est parti jeudi, c’est drôlement sale de passer trois jours sans rentrer se changer. Tout cela est bien étrange !
Que faire avec tout ce désordre? Appeler Martine. Martine est sur répondeur. Elle ne doit plus avoir de batterie. Normalement son portable est toujours allumé. Qu’est ce qu’ils ont tous à ne pas être joignable ? Ils veulent pas me parler, ou quoi ? En même temps, c’est pas bien grave si j’parle pas ce soir à Martine. Finalement c’est tout de sa faute ce désordre ! Quelle idiote quand même avec ses conseils. Et puis moi aussi ! Qu’est ce que j’ai à toujours faire tout ce qu’elle me dit. Maintenant le jardin est tout moche et quand Roger va rentrer, qu’est ce que j’vais prendre ! Comme il dit, le jardin tu sais faire qu’ça de bien. Ben là j’lai tout arraché. Y reste rien.
Ben aussi c’est Martine qui a dit de faire ça. Jeudi soir quand j’ai vu que Roger rentrait pas, j’ai téléphoné à Martine. Elle était énervée, j’pense qu’elle s’était fâchée avec son jules. Elle est toujours de méchante humeur quand elle se fâche avec lui, et puis il est jamais là alors elle reste fâchée longtemps. Elle me l’présente pas car elle dit qu’il veut pas me voir. Du coup moi j’ai pas envie de l’voir non plus. Bon, enfin tout ça pour dire que j’ai appelé Martine, qui avait pas trop l’temps. Elle m’a écouté cinq minutes, puis elle a dit : « Si t’as pas compris depuis tout l’temps où ce qu’il est ton Roger, c’est qu’tu découvriras jamais le pot aux roses »
Alors j’ai arraché toutes les roses mais j’ai retrouvé ni le pot, ni Roger.
Mc

Initiales BB

Gregory Crewdson - Photo tirée de la série Beneath the Roses

Madame,

Ma grande soeur, Ophélie, plutôt que de cultiver de grands lys blancs et fantomatiques, comme l’on s’y attend de la part de quelqu’un affublé d’un prénom pareil, nourrit une obsession morbide pour les roses rouges depuis quelques semaines. Elle lit avec circonspection des bouquins de botanique, quand ce ne sont pas des guides de jardinage, et les réfute en elle-même, elle les repose avec une mine renfrognée et retourne leur prodiguer les soins qu’elle croit les meilleurs, et aucun n’est répertorié - c’est un euphémisme - dans les annales de l’art. Je l’ai par exemple observé l’autre jour alors qu’elle détachait (avec un air de sadisme) un pétale sur deux, pour aller ensuite l’épingler sur une épine, et de la même fleur encore. Je vous épargne, Madame, d’autres affreux méfaits, et ils sont nombreux, commis par Ophélie envers le règne végétal.

Souffrez pourtant une fois encore, chère Madame Bardot, que je vous apporte la preuve de mes accusations. La photographie que je joins à ce courrier à été prise dans le salon de notre maison familiale, alors qu’Ophélie revenait du jardin, dans sa posture de midinette bouleversée favorite, et nous expliquait cette catastrophe végétale par l’idée que «ce rosier s’était laissé arroser par quelqu’un d’autre» et qu’en conséquence «il n’avait plus besoin» d’elle - le rosier ne lui avait évidemment rien fait, et en rien n’avait mérité pareil supplice. J’espère que vous saurez, Madame, par votre renommée et votre autorité, ou alors par la force, faire en sorte que cessent ces pratiques pécheresses, et punir Ophélie pour ses offenses aux droits des végétaux.

Mais voilà, voyez-vous, Ophélie est un coeur brisé. Elle est capable de faire fondre n’importe quel être humain en allant raconter comment son amant danois l’a tout à coup abandonnée qui lui parlait tout bas de l’âpre liberté. A cause de ce trait de sa personnalité, j’ai déjà essuyé plusieurs échecs administratifs: la semaine dernière je réunissais le collège des botanistes et des administrateurs des jardins publics (CBAJP) pour leur demander de décourager son comportement. Je n’avais pas plutôt exposé le cas, je m’apprêtais à décrire plusieurs exemples, qu’elle inventa de toutes pièces un lien entre son rapport aux roses et ses mésaventures amoureuses. La docte assemblée s’est alors retirée pour consulter l’ouvrage «Ce que disent les poètes à propos des fleurs», éd. ellipses. A leur retour, ils décrétaient avoir constaté que l’on prescrivait des roses coupées à la saison des amours - un autre scandale à mes yeux - ainsi que pour consoler les personnes blessées, et ils jugeaient que le cas d’Ophélie relevait de la deuxième situation. Rentré bredouille, avec Ophélie, je n’ai pas eu à attendre une heure pour entendre, venant du jardin, des «tu sens mon talon aiguille?».

C’est pourquoi, très chère Madame Bardot, je vous demande de toutes mes forces d’intervenir, trop de sève a déjà coulé. Moi-même partisan de la non-violence entre l’ensemble des rejetons de la Création, je rougis de dire que j’ai présente à l’esprit, à chaque fois que je traverse un pont de Copenhague avec elle, l’image d’Ophélie qui bascule par-delà la rambarde, tombe et se noie.
FG

Histoire 1


Gregory Crewdson - Photo tirée de la série Beneath the Roses

Voila deux semaines passées j'avais pris ma petite voiture. En une fraction de seconde mon doigt s'était posé sur la carte. La Manicouagan avait eu raison de moi. Et puis le Canada sentait bon le pancake et le sirop d'érable façon François le bucheron.
Un an déja qu'il m'avait dit du haut de son mètre quatre vingt quinze: " ça semble qu'entre nous c'est moins l'fun, pis pantoute faut que j'te dise j'suis pas vraiment en amour avec toi!"
Ok. Ravalant ma fierté blessée, j'avais tourné les talons après lui avoir souri et acquiescé: " Je suis comme toi alors c'est bien."
Sauf que j'en étais raide dingue et arrivée en France ce fut la déprime. Et me voici, ce soir de juillet, de nouveau dans la maison de François, un an après. J'ai pris mon courage, ai sonné retrouvant un François surpris  et conquis de mon audace.
Cette fois, il est en amour et me couvre de roses. Dans l'autre pièce , sifflotant, il fait chauffer du café et moi, assise sur le bord du lit je me dis : que je déteste les roses !
NL

samedi 8 octobre 2011

Nouvelle histoire à inventer!


Voici la photographie de cette semaine. Les histoires sont à envoyer au plus tard le dimanche 16 octobre à l'adresse suivante:
histoire@racontemoiunmouton.fr


A vos plumes!

A la volée!

Métro Saint Germain des Prés - Peter Turnley - YellowKorner
Quand je suis une femme dans le métro je lui regarde les pieds. C’est sadique j’aime la voir trébucher. Seulement, après, je m’attendris. Je ne regarde pas, comme certains hommes politiques, pour le pur plaisir sensuel que ça peut m’apporter mais j’ai besoin de les suivre pour donner un sens à mes voyages. Certains écoutent de la musique. D’autres lisent les poésies placardées dans les wagons et les plans de lignes même quand ils savent très bien où ils vont. Les américaines se racontent les détails de leur vie intime au mégaphone à travers les wagons et les lycéennes écrasent leurs franges et leurs Eastpacks dans les coins reculés en chewingumants, l’air glauque. Moi je regarde les pieds. Dans les wagons c’est difficile et je passe pour un pervers. Dans les escaliers j’ai parfois l’air d’un clochard. Je ne m’assied plus avec un café de peur qu’on y jette une pièce. Mais je remonte lentement pour profiter des jambes de mes concitoyennes, des jeans détruits sur les converses vintages, des ourlets bien faits sur les petites ballerines et des jupes droites de boulot avec talon assortis. Mais je suis comme n’importe quel pervers qui se respecte, les talons aiguilles me font frémir et quand il se tordent, la honte passagère, le rattrapage de ballerine ou la lourde chute, tout me plaît ! 


Moi, je suis une femme, dans le métro je déteste qu’on me regarde les pieds. La plupart du temps, je me fonds dans la masse. J’accepte de ne pas exister dans la foule et j’y mets même un effort particulier. Je me tiens à plat, strapontin fermé derrière mes pieds joints, casque sur les oreilles musique à fond, livre de poche ouvert (je ne prends pas la place d’un plein journal), yeux baissés jusqu’à ma station. Arrivée, je me fais le plaisir de sortir avant que le métro soit tout à fait à quai. Cette petite rébellion passée, je marche en respectant le code de la route des piétons sous terre. Lentement à gauche, rapide à droite, ne pas doubler sur la droite sauf un touriste, une poussette et un groupe d’adolescente demeurées…
Mais quand je suis en talons aiguilles c’est une autre affaire. En général, j’ai un rendez vous. Sans doute un rendez vous qui me fait suffisamment peur pour que je ressente le besoin de me rassurer en me rajoutant 5,6 centimètres de jambes. Je suis certainement en retard et mon sac à main est trop lourd. J’ai un trajet fatiguant. Je vais arriver en nage. Mon maquillage n’aura sans doute pas tenu le coup. J’aurais un tremblement dans la jambe droite. J’aurai trop chaud dans mon manteau mais froid au cou sans mon écharpe.
Et c’est là que ça arrive. J’y suis presque. Je sors enfin des dédales confinés vers la liberté et mon rendez vous urgent et je sens des yeux qui se posent sur mes talons. Pas les yeux adorateurs de mon amoureux ce matin quand il a vu les « chaussures fantasmes » sortir de leur papier de soie, pas les yeux réprobateurs de ma mère quand je lui explique que, oui c’est bien des chaussures « de boulot », mais des yeux de pervers. Des yeux qui recherchent des proies, des yeux qui attendent que je me viande!
Et le tremblement de ma jambe se précise. Je ne vais pas tenir. Première marche, deuxième, trois… mon talon cède ! Que faire à part subir la honte passagère ? Rattrapage de ballerine ou lourde chute d’éléphanteau ? Tant pis pour les dossiers, je fais valser, je tourne sur le talon qui, de toute façon, part dans le décor et lance mon autre pied à la volée.


Quand je suis dans le métro, peu de choses égaient la matinée à vendre des tickets. Mais là, la working girl qui envoient son pied dans la tête du type à lunettes qui mate les minettes à talons du métro tous les matins, ça m’a laissé coite !

EZ

Et si c'était elle

Métro Saint Germain des Prés - Peter Turnley - YellowKorner
Une fois de plus Emile fut surpris par cette froideur hivernale. Assis devant sa fenêtre a contempler le ciel gris de Paris, il faisait un constat sur son avenir, sur sa vie. Qu’avait-il fait de si extraordinaire pour qu’un jour on puisse parler de lui. Emile est un garçon brillant sortant d’une école de commerce, qui aime faire rire et qui est l’ami de tout le monde. Le voilà donc le problème, il est l’ami, le confident des filles. Mais, il n’a jamais connu ce que tout homme désire. L’amour.
C’est d’ailleurs en rêvant d’amour et de tendresse qu’Emile s’endormit paisiblement avec comme image de fond, cette fille. La fille aux jambes sublime avec ce regard de braise.
Le lendemain matin, Emile parcourait le Boulevard Saint Honoré pour se rendre sur son lieu de travail.  Malheureusement de nature distraite, Emile s’emmêla les pieds dans les escaliers et tomba violemment sur les pavés du Boulevard jusqu’à perdre conscience.
Le voilà qui repartait à rêver comme la nuit dernière.  Rêver à ces jambes, à ce sourire à cette peau douce qu’il pouvait imaginer et sentir sans pour autant y goûter.
Cette fille il ne l’avait vu qu’une seule fois, le jour d’ailleurs où il venait de recevoir son diplôme et qu’il avait décidé de se rendre au théâtre pour fêter sa proclamation. Elle était là, assise à côté de lui avec ses jambes si belles, si fines. Et l’écume de son parfum qui traversait son nez lorsqu’elle bougeait ses cheveux.
Il l’avait tout de suite trouvé à son goût. Grande, mince, un teint bronzée et un parfum à faire fondre la gente masculine. Le cœur remplit de palpitations, Emile se demandait comment il pouvait la rencontrer, par quel service il allait passer pour oser l’approcher. Il était tourmenté, agité, angoissé à l’idée de ne pas se réveiller rapidement pour pouvoir courir la retrouver.
« Monsieur, Monsieur, il faut vous réveillez, vous êtes à l’hôpital, vous avez eu un accident de la circulation. »
Emile entendait au loin une voix, lui demandant de sortir de son univers. De son rêve. Cette voix, il la connaissait, il l’avait déjà entendue au préalable. Mais rien ! Qui lui parlait, que lui voulait-on ? Lui qui était en train de découvrir la jouissance explosive d’un rêve. Malgré tout il tenta d’ouvrir les yeux afin de découvrir qui se cachait derrière cette voix.
Et là, Emile se demanda s’il était toujours en train de rêver. L’infirmière qui s’occupait de lui était la jeune fille aux jambes extraordinaire. Cette jeune fille qu’il imaginait en train de monter les marches des escaliers en jupe avec sa chevelure blonde et son parfum frissonnant.  Cette jeune fille qui pouvait tout simplement l’amener à l’extase de l’amour, à la découverte de la beauté à la tendresse d’aimer.

VG

Il court, il court, le civet....

Métro Saint Germain des Prés - Peter Turnley - YellowKorner
Il court il court le civet

Je me dépêche dans le métro mais j’entends toujours les voix.

Il court il court le civet

Je ne sais pas quand ça a commencé mais ça me poursuit.

Il court il court le civet

Je suis en retard chez mon psy.

Il court il court le civet

Aïe ! Ca y est je me suis tordu la cheville. Maudits talons !

Il court il court le civet

Ca tourne à l’obsession. A vrai dire ça l’est déjà. Sinon je ne serais pas en train de courir justement. Et chez le psy évidemment. La plupart des gens qui entendent des voix se font sauter dans le métro ou partent en croisade contre les anglais. Moi je suis coincée dans cette chansonnette de maternelle qui ne veut rien dire.

Il court il court le civet

Aaahh ! Il faut que ça s’arrête !

Ca fait trois jours.

Ca a commencé quand je sortais de chez mon psy. Tiens encore celui-là. Je le vois souvent. Tellement souvent que je l’appelle « maman » par moment. On avait eu une séance bien productive : j’en étais sortie en détestant mes parents et ma maîtresse d’école de maternelle. Maintenant je sais que c’est à cause d’eux que je ne sais pas cuisiner. Et que j’ai tout fait foirer avec l’homme de ma vie. Je devrais dire l’ex de ma vie. Et que j’ai une obsession pour les chaussures qui détruit mon compte en banque.

Aïe ! Encore ! Cette fois c’est le talon gauche.

J’aurais jamais du les acheter ces satanées chaussures. J’en ai eu une envie irrépressible en sortant de la dernière séance. Quitte à tout rater dans la vie, les hommes, la bouffe et même parfois les trains, je serais chaussée comme une star de cinéma ! Des talons aiguilles vernies à la Almodovar, des Kanninchen même pas en solde ! Evidemment pas de soldes pour Pâques ! Un vieux jour férié pour une fête idiote et hop au bureau le lendemain.

Il court il court le civet

Evidemment ça n’aide pas que mon psy aie son cabinet en face de LA seule boutique de Kaninchen de Paris ! Impossible de les trouver ailleurs et elles me faisaient de l’œil depuis des jours entiers.  Mais depuis impossible de me débarrasser de cette chansonnette. Impossible de savoir à quoi ça rime. Voyons ce qu’en dira mon psy.

Il court il court le civet

Une heure plus tard. Rien à dire. Une heure à parler de la pluie et du beau temps, et lui qui est persuadé que je me suis fait agressée par un civet dans mon enfance !

Aïe ! Ca y est c’est décidé je les jette. Et puis tant qu’à faire j’arrête la thérapie ! Cette fois c’est en remontant les marches du métro pour rentrer chez moi que je m’étale. Je me relève tant bien que mal et je me concentre sur le but final : chez moi je pourrais enfin enlever ces satanées Kaninchen ! Plus jamais ça ! Je sens que je vais les étriper ! Je les rangerais sans doute dans mon four comme toutes les autres…

Il court il court le civet

Tiens, déjà j’ai l’impression de moins l’entendre.
En tout cas restera un mystère de mon inconscient.
Je hais les fêtes. Joyeuses Pâques

EZ

Naturellement

Métro Saint Germain des Prés - Peter Turnley - YellowKorner
Et soudainement, je réalise. C’est ce soir…  ou jamais. Je m’étais promis de le faire et bien évidemment, j’ai attendu la dernière minute… Je dois le faire. La dernière limite, c’est aujourd’hui car demain je pars en vacances. Donc, il ne me reste que le créneau entre la fin du boulot et la valise pour Cotonou à préparer. Heureusement, nous sommes passés à l’heure d’été donc il y aura de la lumière jusque tard. Je ne serai pas obligée de partir tôt et de trouver une bonne excuse. Car je ne peux décemment pas leur dire ce que je vais faire. Au mieux, ils rigoleraient, au pire, ils me prendraient pour une folle.
Ça fait un mois que j’y réfléchis. Tout est prêt mais je ne trouvais pas d’endroit… J’aurais pu le faire à Madrid mais il y avait soit trop de monde, soit c’était trop haut. Je vais encore avoir le même problème ce soir car j’ai été inspirée aujourd’hui et j’ai mis des talons très fins… avec une jupe. Oui, vraiment très inspirée… Vite… une bonne idée…
Il me faut un endroit entre Roissy et chez moi, un endroit familier afin que je me sente en confiance et un endroit accessible avec ces talons !
Je crois que j’ai trouvé ! Le jardin du Luxembourg, près de mon lycée, je sais que je vais trouver ce qu’il me faut là-bas. Je crois me souvenir de l’endroit idéal. 18h12 je saute dans le RER B. Mine de rien, j’ai le cœur qui commence à battre la chamade. Moi qui suis si sage et respectueuse des règles d’habitude, je ne reconnais pas ce mélange de peur et d’excitation, cette impression de faire quelque chose de génial et d’idiot à la fois. J’arrive à Port Royal et pour ralentir le rythme de mon cœur, je décide de prendre les escaliers. Une marche après l’autre, j’inspire et je souffle. J’entre dans le parc et je marche tranquillement vers ma cible. Elle est bien là, telle que je me souvenais, à hauteur d’homme, pas besoin d’escalader. Je regarde de tous les côtés, personne. Ce sera facile, en fait, je me suis inquiétée pour rien. J’ouvre mon sac et je sors l’écharpe jaune que j’ai tricotée pour la mettre autour de la bergère qui accompagne Ferdinand Fabre.
Je suis désormais une ‘yarn bombeuse’…
MS

Carradine vs Pierre

Métro Saint Germain des Prés - Peter Turnley - YellowKorner 
Je suis bloqué depuis tout en bas derrière une fonctionnaire à jupe mi-longue, et je n’aurais jamais pensé que l’escalier de St Pierre était si long. Du coup, je m’amuse avec l’appareil photo que j’ai demandé à la sorte d’ange-panneau-indicateur qui était au début de mon Ascension: là, par exemple, j’ai pris la fonctionnaire en train de se dématérialiser, ça se voit bien à ses mollets qui deviennent luminescents.
D’ailleurs, je suis assez inquiet quant à la rapidité de ma propre dématérialisation puisque il me semblait avoir mis le doigt devant l’objectif, j’imagine que, compte tenu du fait que les premiers seront les derniers, je serai bien avant elle une espèce de nuée bienheureuse.
Je me prépare aussi à être convaincant devant St Pierre. Pour l’instant, j’ai pensé à une approche directe:
«Pierre, mon nom terrestre est David Carradine, et j’ai beau avoir sordidement trouvé la mort dans le vice d’un hôtel de passe à Bangkok, j’ai aussi été une star de films d’arts martiaux, je pense que ça rattrape beaucoup de choses». De toutes façons Pierre en a vu d’autres, et avec un peu de chance je me retrouverai dans la partie bruyante de l’Eden, avec sa végétation tropicale et ses occupants placides et libidineux. Je me demande si Jim Morisson sera dans le coin. Je suis persuadé qu’il a été changé en faune, alors que le pauvre Jimmy a une âme si sensible.
Sinon, si ça ne marche pas, mon plan B est plus offensif. Je me souviens d’une histoire qu’un moine thaï m’a raconté la semaine dernière, et je pourrais bien m’en inspirer pour parvenir au paradis sans l’accord de Pierre : pour réaliser leurs infâmes desseins, les Moghols ont dû tuer un dieu, ouvrage dont on laisse volontiers le soin aux autres, habituellement. C’était, bizarrement, le dieu du sol, de l’espace et de l’au-delà de l’espace, et ce dernier concept était à l’époque une sorte de concept-poubelle, un mysticisme pour désigner tout ce qui restait à désigner. Hana-Ha, le dieu du sol, de l’espace et de l’au-delà de l’espace, ne se défendit nullement. Lorsqu’il vît l’encercler les troupes baveuses des soldats qui exultaient, et claquaient de la langue, et clignaient des yeux, il continua son parcours habituel, dans le palais que les peuples primitifs lui avaient dressé dans la pierre la plus dure, d’une grande austérité.
D’abord décontenancés par cette attitude débonnaire, les miliciens déglutirent leurs glaires, et se jetèrent comme dans un entonnoir sur Hana-Ha. Le dieu du sol, de l’espace et de l’au-delà de l’espace, mourût et accomplit plusieurs résurrections, au cours desquelles, disposant comme il l’entendait de la vie de ses agresseurs, plusieurs tribus de Moghols perdirent leurs derniers représentants.
Pourtant, après plusieurs semaines de combats acharnés, qui ne se soldaient jusqu’alors que par l’échec des agresseurs et qui alimentaient sans discontinuer des torrents de sang Moghol donnant au temple de Hana-Ha la sévère majesté d’un triomphe infernal, les troupes décimées reçurent la visite du grand empereur, qui venait presser la besogne. Celui-ci, effaré par les récits que lui firent ses soldats, décida de se présenter seul en face de Hana-Ha. Lorsqu’il parvint devant lui, le dieu du sol, de l’espace et de l’au-delà de l’espace lui apparu sous la forme d’un bélier, dont les cornes en spirales s’évanouissaient dans les altitudes du palais en un fluide qui semblait une version miniature de l’univers. Alors l’empereur, dont le nom est tu depuis lors, dégaina son sabre, hurla une provocation sans obtenir un quelconque cillement de Hana-Ha, et plongea sur lui. En excellent guerrier, l’empereur fit trois coups : il creva les deux yeux du bélier en deux gestes symétriques, puis lui fendit le crâne dans le sens de la longueur, laissant les deux volutes cosmiques qui se dégageaient des cornes de l’animal isolées l’une de l’autre. Tout était alors terminé. Le corps inanimé du bélier retombait froid, alors qu’au dessus, les deux masses de fluide, à jamais immiscibles, s’entrechoquaient et grondaient, prenaient de plus en plus d’ampleur. L’empereur s’en fut en courant, dans la catastrophe, alors que sa honte lui portait déjà le pourpre aux joues, et les quelques miliciens qui parvinrent à courir assez vite assistèrent avec lui au meurtre de tous les autres et à la dévastation de la région entière.
FG

Quand je revois cette photo...

Métro Saint Germain des Prés - Peter Turnley - YellowKorner

Quand je revois cette photo, cela me fait toujours sourire. Le premier jour de ma nouvelle vie, une seconde naissance, une chance que j’avais décidé de m’accorder après vingt quatre premières années de souffrances et de non-dits, qui s’était terminé sur un lit d’hôpital, quelque part en province. Le jour de mon réveil, après quelques semaines de coma, j’avais décidé de laisser dans cet hôpital, ce personnage dans lequel j’étais enfermé depuis si longtemps et avec lequel je ne pouvais plus vivre. Le jour où le chef de service était venu signer ma feuille de sortie, j’étais déjà loin. J’avais compris que pour exister il fallait tirer un trait sur tout ce que je connaissais et j’avais quitté l’hôpital en douce, en laissant tout derrière moi.
Ah ! Cette photographie… Ce jour était le mien. J’avais répété le scénario dans ma tête dix fois. J’en rêvais depuis si longtemps. Mes rêves prenaient enfin corps. Ce jour là, en sortant du métro, j’entrais dans ma vie.
Je me revois hésitant sur mes talons en sortant de la station Saint Germain des Prés, avec un soleil qui brillait si fort, comme pour fêter mon courage. Cela faisait des mois que je préparais cette sortie. Benjamin estimait que le métro parisien était l’ultime épreuve. La réelle confrontation aux autres, l’absence de complaisance, la concrétisation de mon projet. Dans ma chambre de bonne, je m’y étais préparé durant de longs mois, ajustant ma tenue, apprêtant ma coiffure et améliorant mon maquillage éternellement. Et puis un jour il m’avait dit : « Il faut sortir ! Seul dans ta chambre tu n’existes pas ! Si tu veux revivre, il faut t’exposer au monde et assumer ».
J’avais repoussé l’échéance. J’arrivais enfin à me confronter au miroir, je ne me sentais pas encore capable d’affronter les regards. Benjamin avait utilisé tous les moyens dont il disposait pour me convaincre, la tendresse, l’humour, la colère, l’encouragement… Quand il avait senti qu’il ne lui restait que la violence, il avait décidé de me quitter, afin de ne pas me détruire à nouveau. Et la simple évocation de cette menace me fit craquer. Je sortirai et me montrerai au grand jour, j’assumerai désormais ma vie. Simple figurant jusqu’ici, je deviendrai le rôle principal.
Le métro semblait, certes, l’épreuve la plus dure mais si je la réussissais, Benjamin était certain que je résisterai à tout. J’avais des sueurs froides, rien qu’à l’idée de tout ces regards braqués sur moi, ces inconnus qui me dévisageraient, me critiqueraient, me jugeraient. Mais je sentais, au plus profond de moi même, qu’il était temps.
La veille de la date, que nous avions retenue pour ma première sortie, je décidai de faire la surprise à Benjamin. Quand il remonta de la boulangerie, avec les croissants matinaux, je l’attendais, dans ma robe de soie sauvage anthracite, en équilibre sur mes talons fins, pétrifiée par la peur mais déterminée à franchir le pas. Nous avalâmes notre café et nos croissants en deux minutes, comme poussé par l’urgence de cette nouvelle vie. Dix minutes plus tard, nous franchissions les portes du métro. Mes talons, tant de fois essayés dans mon minuscule appartement, étaient plus instables que prévu, mais personne ne semblait me prêter attention. Ces usagers du métro que j’avais imaginé en juges implacables, ne m’excluaient pas, certains sourires légèrement libidineux  me donnèrent même confiance. J’étais désormais "une femme séduisante". Adieu Christophe! Bonjour Karine!
Cette photographie a été prise dans les escaliers du métro Saint Germain des Prés, c’est moi qui étais instable sur mes talons mais c’est Benjamin qui a glissé au moment où il prenait la photo.

Mc

Monsieur et Madame Ying


Désir d'ailleurs - Matthieu Casimiri - YellowKorner
Chaque soir, à l’heure du crépuscule, Monsieur et Madame Ying sortaient faire leur promenade apéritive sur les quais. Le rituel était immuable et le personnel du port avait tellement pris l’habitude de les voir, que personne n’aurait songé à leur demander une autorisation de visite. Pourtant le port était fermé au public, mais Monsieur et Madame Ying n’étaient jamais contrôlés tant ils faisaient partie des habitudes du lieu. Chaque docker, jeune ou vieux, en résidence ou de passage, savaient que sur les coups de sept heures, ils croiseraient le couple sur la grande jetée.
Le port de Hong Kong avait ses habitudes : les bateaux en provenance de terres lointaines arrivaient tôt le matin et déchargeaient leurs milliers de containers, les camions accouraient vers midi et repartaient pleins de leurs chargements éphémères, Monsieur et Madame Ying, les bras entremêlés,  se promenaient au coucher du soleil.
Monsieur Ying étaient toujours vêtu de noir, se tenait très droit et portaient immanquablement son parapluie, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il fasse beau. Son épouse avait dût être une femme belle et heureuse. Désormais son visage était empreint d’une lassitude non dissimulée, ses yeux, si vifs, s’étaient comme éteints et sa seule trace d’originalité, se décelait dans la couleur de ses vestes, qui en opposition à celle de son mari, tiraient toujours vers les couleurs pastelles.
Personne n’aurait su dire d’où ils venaient ni où ils repartaient. Ils arrivaient en silence, ne parlaient ni entre eux, ni aux étrangers. Leur routine n’avait jamais créée la moindre familiarité avec des êtres qui, de fait, faisaient partie intégrante de leur quotidien. Les bruits les plus étranges, les rumeurs les plus persistantes, les inventions les plus délirantes avaient courus à leur sujet mais aucune histoire n’avait jamais pu être vérifiée.
A la buvette du quai n°1, le mystérieux couple faisait encore jaser les jours de plein soleil, quand, droit comme un i, Monsieur et Madame Ying arrivaient sous leur parapluie noir, l’air nuageux. Les marins en transit s’essayaient au jeu de détective afin de comprendre les raisons de cette mystérieuse promenade quotidienne. Certains dockers, parmi les plus anciens, prenaient un air entendu lorsqu’on évoquait, ce qui était devenu, un terrible secret, devant eux. Progressivement, avec le temps, l’histoire s’estompa.
Le temps passa, jusqu’au jour, où un paquebot immense, arrivant d’Angleterre, après une longue croisière, s’amarra au bout de la grande jetée. Tous les marins s’étaient précipités pour voir l’arrivée du prestigieux bâtiment, qui revenait une seconde et dernière fois dans la baie de Hong Kong, avant d’être démantelé. Son dernier voyage avait été annoncé dans toute la presse locale, car il n’était pas revenu sur ces côtes depuis cinquante ans.
La particularité de ce voyage résidait dans le fait que le paquebot était dirigé par le même amiral qui l’avait conduit là la première fois. Lorsque le gentleman, descendit à terre, les journalistes l’attendaient de pied ferme. Avec une ponctualité admirable, il commença sa conférence de presse au coucher du soleil. Les questions fusaient et l’homme, volubile, se délectait de l’effet produit par le récit de ses souvenirs. Tout à coup, à l’horizon, il eut une vision, qui le glaça d’horreur. Là, au bout de la jetée, se tenait un couple, qu’il aurait reconnu entre mille. Un homme, droit comme un i et une femme au regard las, sous un parapluie. Ce même couple qui, cinquante ans plus tôt, jour pour jour, étaient décédés dans l’accident d’amarrage de son paquebot.
Mc

La ligne jaune

Désir d'ailleurs - Matthieu Casimiri - YellowKorner

D’une région du nord, fille de rebelle, mon père s’en était allé; par la suite mes deux frères s’étaient engagé dans la lutte… Et croulaient maintenant dans  les geôles du tyran. Après toutes ces épreuves, la fine et belle fleur qu’était ma mère avait flétrit, j’étais la seule chose qui la raccrochait encore à la vie.

Ma vie; mon enfance; mon adolescence étaient remplies d’images sombres, de réunions secrètes, d’arrestations, d’enlèvements, de rixes ,de manifestations, d’échecs ,de sang, de défaites et bien sûr de décès...Mais nous devions rester solide et fort me répétais ma mère,après tout, nos aïeux  étaient ces grands guerriers légendaire tant idolâtré dans nos chants,ces mêmes grands seigneurs battirent ce pays. Ainsi le pouvoir d’aujourd’hui considère mon ethnie comme la plus dangereuse face à leur régime dictatoriale, nous nous battions donc contre l’injustice ,le crime,la menace et la misère.Des idées noires traversaient mes nuits,cette envie de vengeance nourrissait ma rage ,mes rêves n’était que cauchemar,pour les miens et ma fierté en hommage à mon père je me voyais donnant ma vie…
Cette année là je fêtais mes vingt ans,l’été fut très sec,les récoltes houleuses, les pluies d’automne gonflaient les rivières,l’hiver s’annonçait très dur.Mais plus dur encore, ma mère, alitée, avait contractée la typhoïde, mon monde s’écroulait de nouveau,il ne lui restait que peu de temps à vivre .Dans ses derniers moments elle me donna cette bourse, avec toutes les économies qu’elle avait si bien dissimulées, me priant de passer la frontière et de voyager. Avant son dernier soupir je devais lui promettre d’abandonner le combat,de fuir,donner une chance à sa future descendance me dit-elle,aller voir autre chose,la liberté,voir le monde sans jamais oublier notre passé, nos coutumes, nos valeurs, voir l’avenir, elle avait pensé à tout ..Les larmes inondaient mon visage,j’avais tant de chose à lui dire sans pouvoir trouver les mots,mais j’ai promis, et dans les dernières heures auprès d’elle ma détresse assombrissait le jour.
Seule au monde je partis après la cérémonie funéraire,j’avais au préalablement suivis ses dernières volontés à la lettre : premièrement j’avais vendu tout nos biens, ne gardant que ces quelques photos de famille, seules témoin de deux décennies d’existence, et ce parapluie sous lequel nous marchions elle et moi…Ainsi en cas de pluie ou de pluie de problèmes, j’aurai toujours ma mère au dessus de la tête. J’avais ensuite acheté ce faux passeport à prix d’or et payé les services de cet homme avec le reste de la bourse ,je ne le connaissais pas,il parlait peu,serein sûr de lui il ne m’a jamais dit son nom,c’était mon passeur,ma clé vers un nouveau monde,mon sauveur.Agrippée à son bras il tenait mon parapluie, je marchais...Un dernier regard, je laissais derrière moi toute une vie de frustration ou l’amour avait perdu contre la peine et la haine,mais enfin j’entrevoyais la liberté. Après ce hangar, un dernier contrôle, une dernière peur et au bout de cette ligne jaune j’entrerais en Corée du sud…

Maman ! Papa ! Mes enfants hériterons de votre courage ,de votre éducation et de votre fierté,ils voyagerons et vivrons en liberté, je vous le promets... Reposez en paix.

PB

Belle de Jour

Désir d'ailleurs - Matthieu Casimiri - YellowKorner

Ne plus prendre ce chemin. Ne plus passer par là. Plus jamais. Pensez à trouver une excuse pour la prochaine fois. Non pas besoin d’excuse, un caprice suffira. Le caprice existe pour que la femme n’ait pas à faire part à l’homme de ses motivations profondes. Ainsi il ne cherchera pas à les deviner, à les comprendre. Un caprice est un raccourci. Utiliser le caprice.
Il sourira, moi aussi. Je lui parlerai d’un chemin plus court pour rentrer moins bruyant, plus intime. De tout façon ce restaurant n’est pas terrible. Leur nourriture me brûle l’estomac.
Ne plus passer par là. Ne plus voir la lumière et la porte à deux battants.
Au fil du temps je suis persuadée que j’aurai l’impression de n’y être jamais entrée. Cet après-midi n’a pas existé. Je l’ai passé à l’appartement à lire un magasine sur les compositions florales. Le bleu avec le jaune jamais avec le rouge. J’ai entendu la pendule sonner chacune des heures.
Ce lieu n’existe pas, à partir de demain il n’existe plus, puisque nous ne passerons plus par là, je ne passerai plus par là. Dans cet instant il disparaît. Il est englouti devant mes yeux.
Ce quartier devient dangereux vous ne trouvez pas ? Je n’y mets plus les pieds.
Cet autre corps, celui de cet après-midi, est désormais loin et inaccessible. La lumière s’éloigne, il s’efface. Je ne sens pas l’humidité à mes pieds. Mes chaussures sont elles si résistantes à la pluie ou mon corps est il anesthésié par cette ruelle qui disparaît ?
Un bruit de battement d’aile. Le parapluie noir se referme devant moi. Je mets la main devant mon visage pour me protéger. Les éclaboussures tachent mon gilet. Elles m’atteignent et me glacent.
« Il ne pleut plus » dit-il
Non il ne pleut plus.

JS

Le problème avec cette actrice

Désir d'ailleurs - Matthieu Casimiri - YellowKorner
Le problème de cette actrice c’est d'être trop jolie. La première fois que le producteur l’a vue il a tout de suite su qu’il voulait qu'elle soit dans son film, peu importe le film, le réalisateur, le budget… il lui fallait cette fille. Avec cette fille, il pouvait bien tourner n'importe quelle daube, le film passerait forcément.

Le problème avec cette actrice c’est qu'elle inspire des vocations. Quand le réalisateur a su qu’on lui imposait une « leading lady »,  lui qui se rêvait déjà choisissant la muse de son premier film, il a rangé Maggie Cheung, Gong Li et même ses rêves d’approcher un jour Zang Zihi et il s’est mis à détester un peu plus encore le producteur.
Pourtant quand il s'est rendu compte que c'était elle, il a tout de suite changé d'avis. Lui qui pensait se lancer dans un film de gangsters banal il s'est vu à la tête d’une superproduction à la fois romantique et pleine d'action, où son héroïne, entre drames et  coups d'éclat qui sauvent, finirait au bras de son amant et s'en irait au loin dans une douce  lumière nostalgique. Il l'avait déjà sa lumière nostalgique. C'était devenu son plan fétiche.

Le problème avec cette actrice et qu'elle est trop jolie. Évidemment les seconds rôles se sont déchaînés. Elles lui prêtent les pires raisons d’être là, se gaussent de la promotion canapé flagrante comme si elles n’en avaient jamais profité, se moque de son inexpérience, de son profil, de ses cheveux, de ses jambes qu’elles croisent n’importe comment et de sa voix de dinde en interview. Même l’acteur qui joue son mari est jaloux d’elle. Elle n'a pas encore mis les pieds sur le plateau que déjà les rumeurs les plus enflammées en ont fait le tour. C'est vrai que c'est un grand rôle à porter pour une inconnue qui n'a encore jamais mis le pied sur un tournage ou sur une scène de théâtre.

Le problème avec cette actrice c’est qu’elle est con.
[ FONDU.  EXT. SOIR. GARE DE SETCHUAN.
Ils partent au bras l’un de l’autre dans la lumière tombante.
(Notes de la scripte : Travelling de 28 secondes sous le panneau « HENDAI » ;1ère scène, 1ère journée, 10ème heure, 127ème prise.) ]
Quand le moteur tourne, que les acteurs sont prêt, que l’ambiance est lancée… On dit « action », elle, elle a besoin de tourner la tête pour savoir qui a parlé.

EZ

Un taxi pour Vladivostok

Transsibérien - François Fontaine - YellowKorner    
« Allô ! Je suis dans le taxi, j’arrive, ne t’inquiète pas il me reste quatre minutes et le chauffeur dit que c’est largement assez. Mais non, je ne suis pas toujours en retard, et puis de toute façon je ne suis pas très loin. Et puis ce n’est pas la peine de m’engueuler, j’ai eu une journée très pénible, je suis un peu sous le choc. Ben bien sûr qu’il était effondré ! Comment réagirais tu si au bout de huit ans, la femme avec qui tu vis, te dis qu’elle part avec un autre, que sa décision est irrévocable et qu’en plus elle te laisse les enfants car elle a besoin de reprendre sa vie de femme. Ben voilà, t’as compris, il était pas ravi ravi ! Bien sûr qu’il a pleuré, il a dit que sa vie ne valait rien sans moi, il a essayé de me rappeler les bons moments, il m’a dit qu’il allait sombrer… Mais bon, que veux tu… Monsieur, vous ne pouvez pas prendre l’autre rue, vous voyez bien qu’il y a les poubelles ! C’est pas vrai, ça ! Mais non, ne t’inquiète pas, je suis quasiment là, je vois la gare. J’ai un de ces mal de crâne ! Je te jure, écouter ces jérémiades toute l’après midi… J’ai cru devenir folle. Il m’a même menacé de me laisser la garde des mômes. Bon, en même temps, c’est lui qui avait insisté pour faire des gamins, moi je savais bien que ça allait me saouler assez rapidement ! Au fait, tu ne m’as pas dit comment ta femme a réagi, ça va ? Elle ne t’a pas trop gonflé ? Oh la vache !!! Tu veux dire qu’elle est même pas au courant. Oh non ! C’est quand même un peu salop. Tu ne lui as même pas laissé un mot ? Oui enfin c’est quand même pas à la concierge de lui dire que tu l’as quittée ! Oui, je sais, ta concierge est sympa mais c’est pas une raison, je sais que tu lui donnes des étrennes mais c’est quand même ta concierge pas ton conseiller conjugal. Quoique c’est quand même marrant, une fois qu’elle aura dépassé le chagrin cela lui fera une bonne histoire à raconter dans les dîner en ville. Arrêtez moi là monsieur ! Là je vous ai dit ! Vous avez la monnaie sur 500 ? Oh ça va ! Pas la peine de râler ! C’est bon, arrêtez de vous plaindre je dois avoir sept euros. Ah je te jure, les taxis, c’est plus ce que c’était. Mais non t’inquiète, il me reste une minute, c’est large ! Tu ne m’as même pas dit dans quel wagon t’étais ! Eh merde j’ai cassé mon talon, c’est pas vrai ! Oh ça va, c’est bon, je cours. Bon écoute, je monte dans le premier wagon et puis je te rejoins. Je me dépêche, je me dépêche, attends deux secondes, ça y est, j’y suis. Ouf ! C’était moins une. Bon alors t’es où ??? C’est marrant ces trains rouges et verts, ça fait un peu vieillot, on se croirait dans le train du documentaire sur France 3, le transsibérien. Ben oui, rouge et vert, ben non, il est pas bleu !!!! Comment ça ?   ! C’est une blague ??? Oh mon dieu !! le prochain arrêt c’est Vladivostok ».

Mc

3h36, Voie 6

Transsibérien - François Fontaine - YellowKorner
Quelques fois le temps nous ronge
    certains appellent cela de l’impatience
Quand l’espoir nourrit nos songes
    d’autres parlent d’envie due à l’absence
6 mois déjà, cette attente me plonge
    dans l’ennui, car il a changé mon existence
Quand le rêve réunit, que l’éveil dérange
    Moi j’appelle cela Amour ou douce accoutumance
6 fois par nuit, je me réveillais pensant à lui
    à minuit 36 un mercredi, 1h26 le dimanche
6 fois j’ai failli me noyer dans ma folie
    2h36 sixième verre, mon angoisse se mélange
Si les épreuves nous endurcissent, si nos vies sont des synopsis
    enfin il revient de sa mission, fini l’épisode souffrance
Action ! Il est 3h36 le dernier train est sur la voie 6
    il est là ! 6 pas encore, je sens renaître mes sens.

PB

3h36, Quai n°6

Transsibérien - François Fontaine - YellowKorner
Les quais de la gare étaient déserts, il était derrière moi ; pétrifiée, je ne pouvais me retourner, j’avançais, je le sentais.
Malgré la lumière, il n’y avait personne dans le train, personne sur ce quai n°6, le hall de gare était vide, aucune voiture stationnée devant, plus de car ni de taxi, le bar était fermé, l’horloge indiquait 3h36.
À l’affut d’une issue, je n’avais pas le choix, marcher sur cette longue route de campagne en espérant croiser quelqu'un… Toujours personne, le vent soufflait et entre les réverbères la lune éclairait le chemin, centre ville 3km36…
Le bruit de ses pas se rapprochait. Je n’avais plus de doutes, c’était lui ; j’imaginais sa lame sous sa longue gabardine noire ; celle ci devenue si célèbre dans les journaux ; toutes les télés en parlaient… Le courage m’abandonnait.
Agacée, cette fois, je savais que je ne pourrais plus lui échapper, affolée, dans ma tête toutes les images défilaient, ma vie, ma famille, mes amis, les bons et mauvais moments et surtout le jour où je surpris ce tueur dans une ruelle du 19ème arrondissement de Paris, lors de son 5ème crime.
J’étais la seule témoin, et l’assassin de Stalingrad, comme les médias l’avaient surnommé, avait déjà  tenté de m’éliminer sans succès. Dès lors, la peur et la pression des journalistes m’ont fait fuir la capitale. Je pensais trouver refuge dans ce petit village perdu près d’Évian, et loin de cette protection policière qui pourtant m’étouffait, je serais sa 6ème victime.
Entre 3 et 6 mètres nous séparaient encore. Je pris la fuite, il courrait derrière moi et me rattrapais…
Ainsi je finirai là, un corps inerte, gisant dans un champs, un cri silencieux dans la nuit noire, sur une symphonie orchestrée par le vent et le vide, un sombre spectacle sanglant, la pleine lune pour seul témoin.
PB

La Promesse

Transsibérien - François Fontaine - YellowKorner
Papa avait promis, il l’avait même juré. Le dernier jour des vacances, nous irions les voir. Nous partirions tous les deux, nous irions manger une glace en fin d’après midi, chez Boilu, le marchand de glace à la pomme verte, et nous irions passer la soirée là bas. Il avait promis, il avait dit qu’il m’emmènerait, il me l’avait juré devant la tombe de Mamie au mois de novembre.
Mamie avait acheté les billets depuis très longtemps. Elle était allée les voir quand elle était petite et n’avait de cesse d’y retourner. Tous les soirs, avant de m’endormir, elle me racontait ses souvenirs. Je n’y étais jamais allé mais je connaissais tout par cœur, j’avais tout le déroulement dans la tête, j’étais incollable.
L’été dernier, j’avais vu l’affiche et j’étais rentré en pédalant comme un fou sur mon vélo. J’étais arrivé sans pouvoir prononcer un mot tellement j’étais essoufflé, mais Mamie avait deviné, elle l’avait lu dans mes yeux, elle avait compris en un instant. Avant même que les mots me reviennent elle m’avait installé dans sa voiture et nous avions été les premiers à acheter les places au guichet. Nous avions les meilleures places, nous allions tout voir et peut être même que je serais choisi pour participer à cette incroyable aventure. J’en avais rêvé toute l’année.
Quand Mamie est tombée malade, elle m’a fait promettre d’aller les voir quoiqu’il arrive. J’ai demandé au médecin si elle pourrait venir avec moi, à la fin du mois d’août, car nous avions déjà acheté les billets. Il a dit qu’il allait  faire l’impossible, mais chez les médecins, l’impossible ça ne veut pas dire grand chose car elle est morte le lendemain.
Ce soir, j’ai compris qu’il ne m’emmènerait pas. Il a dit que son patron allait venir nous voir, qu’il faisait beaucoup de route et que c’était très important pour sa carrière. Je lui ai rappelé sa promesse mais il a dit que nous irions un autre jour ou l’année prochaine, mais moi je savais qu’il ne reviendrait pas avant des années. J’ai pleuré tout l’après midi, je l’ai supplié, j’ai voulu mourir. J’ai essayé d’y aller tout seul mais il a refusé. J’ai regardé l’horloge et j’ai compris que c’était fichu, il était dix heures.
Ils ont ri toute la soirée et ils ont décidés d’aller prendre un dernier verre au bar de la rue Jaunet. Dès qu’ils sont sortis, j’ai pris mon vélo et j’ai pédalé, pédalé, pédalé, pour voir les dernières minutes, les dernières secondes. Mais quand je suis arrivée, tout était fini, il ne restait rien, plus de musique, plus de décor, plus personne. Un type bizarre m’a dit qu’ils avaient repris leur train parce qu’il y avait un autre spectacle demain, dans une autre ville. J’ai repris mon vélo et j’ai foncé à la gare. Le train était encore sur le quai, le train rouge et vert, le fameux train que Mamie m’avait décrit.
Je suis arrivée sur le quai de la gare, plein de gens couraient en criant dans une langue que je ne connaissais pas. Les portes du train se sont fermées, j’ai sauté devant les fenêtres des wagons pour essayer de les voir, mais la buée était trop dense. Il pleuvait. Le chef de gare a sifflé deux fois, le train a démarré et le rêve de Mamie a disparu. Je me suis assis sur le banc, la tristesse m’a envahi et j’ai réalisé que ma vie était définitivement ratée, j’avais sept ans et je n’avais jamais vu les otaries du Vladivostok Circus.

Mc

La Traque Finale

Transsibérien - François Fontaine - YellowKorner
Dans cette vilaine gare trop éclairée par un mauvais lampadaire, ça faisait plus d’une demi-heure que je vous filais le train.
Plus tôt, il avait fallu que je me noie habilement dans une file de touristes bedonnants quand vous vous êtes approché du wagon vert et rouge à l’arrêt. Il faisait encore jour et, en fin limier, j’avais repéré que, dans une heure au max, c’était celui-là qui risquait de vous emporter si je faisais mal mon boulot. A la brigade, ils me louperaient pas cette fois-ci : trois fois que je vous laissais échapper ! J’allais me retrouver à la circulation fissa. Mais là, ça serait la bonne, je le sentais. J’allais vous pincer avant que vous puissiez dire ouf et vous ramener gentiment au commissariat sans un piaillement.

En attendant je me suis coulé derrière vous, vous suivant pas à pas.  Quand vous avez chargé vos valises, j’ai chargé les miennes. Des vieilles  caisses tenues par des bouts de ficelles remplies de mes nippes pour « faire vrai » comme dit toujours le commissaire.
Je les ai mises juste à côte des vôtres et vous n’avez même pas tilté. Parfois je me dis que je suis trop douée pour mon job ! Je devrais être à la crim full time !
Mais vous m’avez encore fait cavaler mon petit rigolo ! Il a fallu que je me planque derrière les « Marie-Claire » et les « Elle à table » pendant que vous achetiez vos gitanes et vos romans policiers faiblards pour la route ; il a fallu que je m’intéresse aux jambons beurres quand vous avez fait les grandes courses chez Paul…
J’ai bien senti que vous aviez du me repérer vers ce moment là. Tout d’un coup vous n’étiez plus si frais. Plusieurs fois vous avez regardé en arrière. Une ou deux fois vous avez même lâché quelques mots. Je me suis tendu mais j’ai respecté la consigne. Si la cible deviens nerveuse, je disparais un peu plus dans le décor mais je ne lâche pas le fil. Je me suis un peu cassé la figure dans des chariots en reculant discrètement et une petite vieille m’a esgourbi d’injures sous prétexte que j’avais un peu retourné son petit bichon adoré. Je lui ai refilé un coup (au chien, pas à la vieille ! On a des manières quand même) pour faire bonne mesure et j’ai tracé ma route parce que, vous, pauvre imbécile, vous avez essayé de me semer. 
Vous vous êtes mis à courir comme un dératé. Mais je savais bien où vous alliez. Je l’avais repéré votre wagon. Qu’est ce que vous croyez qu’on nous apprend à l’école de flics !? Je suis pas plus bête qu’une autre. Et nous voilà en train de courir l’un derrière l’autre sur le quai pour attraper votre train qui s’est mis en branle dans la nuit qui est tombée (tiens ça ferait une chouette photo non ?).

Mais vous abandonnez la traque tout d’un coup et vous vous retournez vers moi ! C’est pas dans le manuel de filature ça ?!

« Et ben Jeanine, j’espère que t’es contente ! Tu vois, si t’avais pas joué à tes jeux de détectives débiles pendant trois heures dans la gare, au lieu d’être là comme des cons à regarder le train qui file avec nos bagages dedans on serait en train de commencer notre voyages de noces vers le grand nord! »

EZ

Je l'ai dans la peau!

Transsibérien - François Fontaine - YellowKorner
« Encore un arrêt dans une gare de banlieue… Pff… Si je n’avais pas mes souvenirs, j’aurais l’impression que c’est tout ce qui existe ! Dix sept ans que je suis sur les rails et on me condamne à ces petites maisonnettes étriquées ou pires, ces pseudos hangars néonisés qui déverse de la versaillaise et du clodoaldien par centaine dans mes wagons lassés !
Pourtant on voit bien que je suis un wagon chic. Heureusement, quand ils m’ont recasé ils n’ont pas pris la peine de me priver de mes couleurs. Ils ont bien enlevé le  signe  «1ère classe » qui ornait fièrement mon flanc, mais je suis restée verte et rouge, brillant parmi les TER frimeurs qui tentent de se refaire avec leurs stickers et leurs designers de seconde zone. La classe du wagon, on l’a ou on la loupe. Moi je l’ai. Tant pis pour les autres.
En parlant de louper, j’ai eu ma tournée aujourd’hui. Evidemment, quand on tourne à l’heure ça les flanque par terre à Cambray en Parisis et Nanterre préfecture. Du coup ils se marchent dessus, courent comme des ratons laveurs dans les escaliers et finissent par crisper leurs petits poings déçus en salissant les vitres de mes portes. Moi je les regarde du haut de mes rails ; toujours les mêmes… La tailleur jupe de la Défense qui se laisse marcher dessus en réunion, les survêtements de Trappes qui font peur à tout le monde même quand le wagon est tout vide, le chauve qui assume en rasant le reste et celui qui cache avec les cheveux autour, la poussette de l’heure de pointe…

Ils sont tous là, mon quotidien. Je les déteste et ils me détestent sans doute aussi. Ils me choisissent en dernier, quand les portes des wagons plus neufs sont trop lointaines et le temps trop court. Je les trouvent médiocres dans leurs petites vies et ils me trouvent sombre et glauques, moi qui sent le fuel et qui suis fait pour traverser de grandes plaines enneigées… ou au moins la drome…
La nuit tombe sur mes pensées maussades. C’est l’hiver. Il pleut. Je continue ma tournée.

Tiens, en voilà un qui ne ressemble pas aux autres. C’est un « Monsieur ». Pas un type, un mec, une tronche un « Bernard, prenez donc un autre café »… pas un « ouaich ouaich » ni une « Corinne, ah non Sandrine c’est vrai » ou une petite bêcheuse à cheveux mal coiffés. Il a une touche un peu gangster. Même sans Fedora et sans guêtres blanches.  Il marche trop vite et je sens que c’est moi qu’il veut ; mieux, qu’il va m’attraper au marchepied ! Plus personne ne fait ça !
Il court maintenant pour être sûr de m’avoir moi !
J’aimerais ralentir, me tendre vers lui. J’ai l’impression que lui sera différent. Qu’il saura me redonner une jeunesse que je n’ai pas eu mais que j’aurais mérité : un jeu de poker illégal entre mon voisin et moi, un recel de whisky frelaté dans mes compartiments bagages… Je rêve qu’il m’offre une vie d’aventures.

Enfin il saute. Les lamentables locaux qui suivaient m’ont tous raté évidemment.
Tout de suite il s’affaire. Je sens ses mains baladeuses le long de mes parois. Il semble chercher quelque chose chez moi, un bagage ou un paquet qu’un autre y aurait déposé plus tôt. Quand il est à l’intérieur, je distingue mieux son physique, ses pensées, ses gestes.
Il va et vient de plus en plus fébrilement. Ah il m’en donne de l’excitation et de l’anticipation mon Capone des temps moderne. C’est pas les petites frappes de banlieues qui dépouillent un neuilléen qui me font frissonner ainsi !
Mais tout d’un coup je réalise.
Je me rend compte de l’imminence de ce qui m’arrive. Je suis le seul qui le sait maintenant qu’il a le paquet en main et je suis le seul qui ne peut pas tirer ma propre sonnette d’alarme !

A trop aimer les gangsters, j’ai fini comme une poule à maquereau des années trente. Un tas de ferrailles, deux lignes dans le journal. Notre amour était condamné. J’aurais mieux fait de tomber amoureux du 12.02h avec son jambon beurre et sa calvitie naissante mais on choisit pas. Celui-là je l’ai eu dans la peu jusqu’à ce qu’il me la fasse sauter !

EZ