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| Gregory Crewdson - Photo tirée de la série Beneath the Roses |
Madame,
Ma grande soeur, Ophélie, plutôt
que de cultiver de grands lys blancs et fantomatiques, comme l’on s’y attend de
la part de quelqu’un affublé d’un prénom pareil, nourrit une obsession morbide
pour les roses rouges depuis quelques semaines. Elle lit avec circonspection
des bouquins de botanique, quand ce ne sont pas des guides de jardinage, et les
réfute en elle-même, elle les repose avec une mine renfrognée et retourne leur
prodiguer les soins qu’elle croit les meilleurs, et aucun n’est répertorié -
c’est un euphémisme - dans les annales de l’art. Je l’ai par exemple observé
l’autre jour alors qu’elle détachait (avec un air de sadisme) un pétale sur
deux, pour aller ensuite l’épingler sur une épine, et de la même fleur encore. Je
vous épargne, Madame, d’autres affreux méfaits, et ils sont nombreux, commis par
Ophélie envers le règne végétal.
Souffrez pourtant une fois
encore, chère Madame Bardot, que je vous apporte la preuve de mes accusations.
La photographie que je joins à ce courrier à été prise dans le salon de notre
maison familiale, alors qu’Ophélie revenait du jardin, dans sa posture de
midinette bouleversée favorite, et nous expliquait cette catastrophe végétale
par l’idée que «ce rosier s’était laissé arroser par quelqu’un d’autre» et
qu’en conséquence «il n’avait plus besoin» d’elle - le rosier ne lui avait
évidemment rien fait, et en rien n’avait mérité pareil supplice. J’espère que
vous saurez, Madame, par votre renommée et votre autorité, ou alors par la
force, faire en sorte que cessent ces pratiques pécheresses, et punir Ophélie
pour ses offenses aux droits des végétaux.
Mais voilà, voyez-vous, Ophélie
est un coeur brisé. Elle est capable de faire fondre n’importe quel être humain
en allant raconter comment son amant danois l’a tout à coup abandonnée qui lui
parlait tout bas de l’âpre liberté. A cause de ce trait de sa personnalité,
j’ai déjà essuyé plusieurs échecs administratifs: la semaine dernière je
réunissais le collège des botanistes et des administrateurs des jardins publics
(CBAJP) pour leur demander de décourager son comportement. Je n’avais pas
plutôt exposé le cas, je m’apprêtais à décrire plusieurs exemples, qu’elle
inventa de toutes pièces un lien entre son rapport aux roses et ses
mésaventures amoureuses. La docte assemblée s’est alors retirée pour consulter
l’ouvrage «Ce que disent les poètes à propos des fleurs», éd. ellipses. A leur
retour, ils décrétaient avoir constaté que l’on prescrivait des roses coupées à
la saison des amours - un autre scandale à mes yeux - ainsi que pour consoler les
personnes blessées, et ils jugeaient que le cas d’Ophélie relevait de la deuxième
situation. Rentré bredouille, avec Ophélie, je n’ai pas eu à attendre une heure
pour entendre, venant du jardin, des «tu sens mon talon aiguille?».
C’est pourquoi, très chère Madame
Bardot, je vous demande de toutes mes forces d’intervenir, trop de sève a déjà
coulé. Moi-même partisan de la non-violence entre l’ensemble des rejetons de la
Création, je rougis de dire que j’ai présente à l’esprit, à chaque fois que je
traverse un pont de Copenhague avec elle, l’image d’Ophélie qui bascule
par-delà la rambarde, tombe et se noie.
FG

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