samedi 8 octobre 2011

Carradine vs Pierre

Métro Saint Germain des Prés - Peter Turnley - YellowKorner 
Je suis bloqué depuis tout en bas derrière une fonctionnaire à jupe mi-longue, et je n’aurais jamais pensé que l’escalier de St Pierre était si long. Du coup, je m’amuse avec l’appareil photo que j’ai demandé à la sorte d’ange-panneau-indicateur qui était au début de mon Ascension: là, par exemple, j’ai pris la fonctionnaire en train de se dématérialiser, ça se voit bien à ses mollets qui deviennent luminescents.
D’ailleurs, je suis assez inquiet quant à la rapidité de ma propre dématérialisation puisque il me semblait avoir mis le doigt devant l’objectif, j’imagine que, compte tenu du fait que les premiers seront les derniers, je serai bien avant elle une espèce de nuée bienheureuse.
Je me prépare aussi à être convaincant devant St Pierre. Pour l’instant, j’ai pensé à une approche directe:
«Pierre, mon nom terrestre est David Carradine, et j’ai beau avoir sordidement trouvé la mort dans le vice d’un hôtel de passe à Bangkok, j’ai aussi été une star de films d’arts martiaux, je pense que ça rattrape beaucoup de choses». De toutes façons Pierre en a vu d’autres, et avec un peu de chance je me retrouverai dans la partie bruyante de l’Eden, avec sa végétation tropicale et ses occupants placides et libidineux. Je me demande si Jim Morisson sera dans le coin. Je suis persuadé qu’il a été changé en faune, alors que le pauvre Jimmy a une âme si sensible.
Sinon, si ça ne marche pas, mon plan B est plus offensif. Je me souviens d’une histoire qu’un moine thaï m’a raconté la semaine dernière, et je pourrais bien m’en inspirer pour parvenir au paradis sans l’accord de Pierre : pour réaliser leurs infâmes desseins, les Moghols ont dû tuer un dieu, ouvrage dont on laisse volontiers le soin aux autres, habituellement. C’était, bizarrement, le dieu du sol, de l’espace et de l’au-delà de l’espace, et ce dernier concept était à l’époque une sorte de concept-poubelle, un mysticisme pour désigner tout ce qui restait à désigner. Hana-Ha, le dieu du sol, de l’espace et de l’au-delà de l’espace, ne se défendit nullement. Lorsqu’il vît l’encercler les troupes baveuses des soldats qui exultaient, et claquaient de la langue, et clignaient des yeux, il continua son parcours habituel, dans le palais que les peuples primitifs lui avaient dressé dans la pierre la plus dure, d’une grande austérité.
D’abord décontenancés par cette attitude débonnaire, les miliciens déglutirent leurs glaires, et se jetèrent comme dans un entonnoir sur Hana-Ha. Le dieu du sol, de l’espace et de l’au-delà de l’espace, mourût et accomplit plusieurs résurrections, au cours desquelles, disposant comme il l’entendait de la vie de ses agresseurs, plusieurs tribus de Moghols perdirent leurs derniers représentants.
Pourtant, après plusieurs semaines de combats acharnés, qui ne se soldaient jusqu’alors que par l’échec des agresseurs et qui alimentaient sans discontinuer des torrents de sang Moghol donnant au temple de Hana-Ha la sévère majesté d’un triomphe infernal, les troupes décimées reçurent la visite du grand empereur, qui venait presser la besogne. Celui-ci, effaré par les récits que lui firent ses soldats, décida de se présenter seul en face de Hana-Ha. Lorsqu’il parvint devant lui, le dieu du sol, de l’espace et de l’au-delà de l’espace lui apparu sous la forme d’un bélier, dont les cornes en spirales s’évanouissaient dans les altitudes du palais en un fluide qui semblait une version miniature de l’univers. Alors l’empereur, dont le nom est tu depuis lors, dégaina son sabre, hurla une provocation sans obtenir un quelconque cillement de Hana-Ha, et plongea sur lui. En excellent guerrier, l’empereur fit trois coups : il creva les deux yeux du bélier en deux gestes symétriques, puis lui fendit le crâne dans le sens de la longueur, laissant les deux volutes cosmiques qui se dégageaient des cornes de l’animal isolées l’une de l’autre. Tout était alors terminé. Le corps inanimé du bélier retombait froid, alors qu’au dessus, les deux masses de fluide, à jamais immiscibles, s’entrechoquaient et grondaient, prenaient de plus en plus d’ampleur. L’empereur s’en fut en courant, dans la catastrophe, alors que sa honte lui portait déjà le pourpre aux joues, et les quelques miliciens qui parvinrent à courir assez vite assistèrent avec lui au meurtre de tous les autres et à la dévastation de la région entière.
FG

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