mardi 18 octobre 2011

Des cadavres de roses jonchent le sol

Gregory Crewdson - Photo tirée de la série Beneath the Roses

Il appuie sur l’accélérateur.
Elle bat des cils et sent sa poitrine se gonfler.
Un bref instant, tout se transforme autour d’elle.
Le chaos s’invite dans la pièce. Le bruit lui vrille la tête. Le sol vibre sous ses pieds et un léger tremblement parcourt son corps.
Le rouge sombre des pétales dans ses mains vire à l’orange et des reflets verdâtres strient tout à coup la moquette.
Le silence revient. La voiture a disparu au fond de la rue.
Ses mains lui piquent.
Oui, elle a recommencé.

Depuis quelques temps, c’est devenu incontrôlable. Auparavant, elle poussait des cris dans la nuit, réveillant d’abord ses frères puis plus tard ses amants. Epouvantant quiconque dormait à proximité.
Mais maintenant elle ne crie plus elle agit. Du pain béni pour les psychanalystes, un casse tête pour les médecins du sommeil. Chaque soir l’angoisse pour elle.
Elle avait passé plusieurs nuits à la clinique, branché à des électrodes. « Vous avez une activité cérébrale très intense durant certaines phases du sommeil » tel avait été la conclusion de ces longues heures nocturnes où son cerveau avait été sous surveillance. La médecine cachait alors son impuissance derrière des batteries de tests qui ne menaient nulle part. Ils ne pouvaient pas l’aider.
Depuis qu’elle dormait seule, qu’elle s’était séparée de son dernier compagnon, les crises avaient empiré : personne n’était plus là pour l’arrêter quand quelque chose en elle décidait de passer l’aspirateur devant la porte d’entrée, de vider ses vêtements dans la poubelle ou encore de découper journaux et magasines en tous petits morceaux pour faire du feu. La peur l’avait pleinement gagnée la nuit où le bruit de sa propre voiture l’avait réveillé. Elle venait d’enclencher le contact, le pied enfoncé sur la pédale d’embrayage.

Elle ouvrit les mains et regarda les roses déchirées se répandre sur le sol. Dans la salle de bain, elle s’aspergea le visage et lava ses mains blessées avec du savon. A l’aide d’une pince à épiler, elle retira les épines.
Les somnifères s’étaient finalement révélés la seule option possible. Ils l’assommaient à un tel point que pendant plusieurs heures elle était incapable de bouger. C’était extrême mais efficace. Malheureusement son corps commençait à s’habituer et petit à petit elle avait du augmenter les doses.
Elle admira le parterre de fleur qui jonchait le sol. Une allée d’honneur en quelque sorte. Elle s’étonnait à chaque fois de la minutie avec laquelle cet avatar ensommeillé d’elle-même réalisait ses actes. Devait-elle faire disparaître ces traces de folie passagère maintenant et remettre de l’ordre ? Elle se décida pour attendre le jour.
Elle secoua le plaid où gisaient toujours quelques cadavres de fleurs et glissa ses jambes dans les draps de lin. Cette douceur l’apaisa. Elle attrapa un des flacons sur la table de nuit. Un dernier cachet lui permettrait de retrouver le sommeil. Elle se figea. Mais où avait-elle trouver toutes ses roses ? 
« Que faites vous ? » A l’autre bout de la pièce, une petite dame en chapeau et en manteau braquait un pistolet en argent sur elle. Très doucement, elle dirigea ses yeux vers le flacon de somnifère qu’elle tenait toujours dans la main. Mary Crawford. C’était une prescription pour Mary Crawford. La terreur s’empara d’elle à la pensée qu’elle n’était pas chez elle. 
JR

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